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Authors: Joël Dicker

Le livre des baltimore

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JOËL DICKER

Le Livredes Baltimore

 

- ROMAN –

 

 

 

 

Éditions de Fallois

PARIS

 

 

 

À sa mémoire

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

© Éditions de Fallois, 201522, rue La Boétie, 75008 Paris

 

 

 

 

 

Prologue

Dimanche 24 octobre 2004

Un mois avant le Drame

Ebook-Gratuit.co

 

 

 

Demain, mon cousin Woody entrera en prison. Il y passera les cinq prochaines années de sa vie.

Sur la route qui me mène de l'aéroport de Baltimore à Oak Park, le quartier de son enfance où je vais le rejoindre pour sa dernière journée de liberté, je l'imagine déjà se présentant devant les grilles de l'imposant pénitencier de Cheshire, dans le Connecticut.

Nous passons la journée avec lui, dans la maison de mon oncle Saul, là où nous avons été si heureux. Il y a là Hillel et Alexandra, et ensemble nous reformons, l'espace de quelques heures, le quatuor merveilleux que nous avons été. A ce moment-là, je n'ai aucune idée de l'incidence que va avoir cette journée sur nos vies.

Deux jours plus tard, je reçois un appel de mon oncle Saul.

— Marcus? C'est Oncle Saul.

— Bonjour, Oncle Saul. Comment vas... Il ne me laisse pas parler.

— Marcus, écoute-moi bien : j'ai besoin que tu viennes tout de suite à Baltimore. Sans meposer de question. Il s'est produit un événement grave.

Il raccroche. Je pense d'abord que la ligne a été coupée et je le rappelle aussitôt : il ne répond pas. Comme j'insiste, il finit par décrocher et me dit d'une traite : « Viens à Baltimore. »

Il raccroche de nouveau.

Si vous trouvez ce livre, s'il vous plaît, lisez-le.

Je voudrais que quelqu'un connaisse l'histoire des Goldman-de-Baltimore.

 

 

 

 

 

 

PREMIERE PARTIELe Livre de la jeunesse perdue(1989-1997)

 

 

 

1.

Je suis l'écrivain.

C'est ainsi que tout le monde m'appelle. Mes amis, mes parents, ma famille, et même ceux que je ne connais pas mais qui, eux, me reconnaissent dans un lieu public et me disent : « Vous ne seriez pas cet écrivain...? » Je suis l'écrivain, c'est mon identité.

Les gens pensent qu'en tant qu'écrivain, votre vie est plutôt paisible. Récemment encore, un de mes amis, se plaignant de la durée de ses trajets quotidiens entre sa maison et son bureau, finit par me dire : « Au fond, toi, tu te lèves le matin, tu t'assieds à ton bureau et tu écris. C'est tout. » Je n'avais rien répondu, certainement trop abattu de réaliser combien, dans l'imaginaire collectif, mon travail consistait à ne rien faire. Les gens pensent que vous n'en fichez pas une, or c'est justement quand vous ne faites rien que vous travaillez le plus dur.

Écrire un livre, c'est comme ouvrir une colonie de vacances. Votre vie, d'ordinaire solitaire et tranquille, est soudain chahutée par une multitude de personnages qui arrivent un jour sans crier gare et viennent chambouler votre existence. Ils arrivent un matin, à bord d'un grand bus dont ils descendent bruyamment, tout excités qu'ils sont du rôle qu'ils ont obtenu. Et vous devez faire avec, vous devez vous en occuper, vous devez les nourrir, vous devez les loger. Vous êtes responsable de tout. Parce que vous, vous êtes l'écrivain.

Cette histoire commença au mois de février 2012, lorsque je quittai New York pour aller écrire mon nouveau roman dans la maison que je venais d'acheter à Boca Raton, en Floride. Je l'avais acquise trois mois plus tôt, avec l'argent de la cession des droits cinématographiques de mon dernier livre, et hormis quelques rapides allers-retours pour la meubler durant les mois de décembre et janvier, c'était la première fois que je venais y passer du temps. C'était une maison spacieuse, toute en baies vitrées, qui faisait face à un lac apprécié des promeneurs. Elle était située dans un quartier très paisible et verdoyant, essentiellement peuplé de retraités aisés parmi lesquels je détonnais. J'avais la moitié de leur âge, mais si j'avais choisi cet endroit, c'était justement pour sa quiétude absolue. C'était le lieu qu'il me fallait pour écrire.

Contrairement à mes précédents séjours qui avaient été très brefs, j'avais cette fois-ci beaucoup de temps devant moi et je me rendis en Floride en voiture. Les mille deux cents miles de voyage ne m'effrayaient nullement : au cours des années précédentes, j'avais fait d'innombrables fois le trajet depuis New York pour rendre visite à mon oncle, Saul Goldman, qui s'était installé dans la banlieue de Miami après le Drame qui avait frappé sa famille. Je connaissais la route par cœur.

Je quittai New York sous une fine couche de neige, le thermomètre affichant -10 degrés, et j'arrivai à Boca Raton deux jours plus tard, dans la douceur de l'hiver tropical. En retrouvant ce décor familier de soleil et de palmiers, je ne pouvais pas m'empêcher de penser à Oncle Saul. Il me manquait terriblement. J'en pris la mesure au moment de sortir de l'autoroute pour gagner Boca Raton, alors que j'aurais voulu continuer jusqu'à Miami pour le retrouver. Au point que j'en vins à me demander si, lors de mes précédents séjours ici, j'étais vraiment venu pour m'occuper de mes meubles ou si ce n'était pas, au fond, une façon de renouer avec la Floride. Sans lui, ce n'était pas pareil.

 

Mon voisin direct à Boca Raton était un septuagénaire sympathique, Leonard Horowitz, ancienne sommité du droit constitutionnel à Harvard, qui passait les hivers en Floride et occupait son temps depuis la mort de sa femme en écrivant un livre qu'il n'arrivait pas à commencer. La première fois que je l'avais rencontré, c'était le jour de l'acquisition de la maison. Il était venu sonner à ma porte avec un pack de bières pour me souhaiter la bienvenue, et notre bonne entente avait été immédiate. Depuis, il avait pris le pli, et était venu me saluer à chacun de mes passages. Nous avions rapidement noué des liens amicaux.

Il appréciait ma compagnie et je crois qu'il était content de me voir débarquer pour quelque temps. Comme je lui expliquais que je venais écrire mon prochain roman, il me parla immédiatement du sien. Il mettait du cœur à l'ouvrage mais il avait de la peine à progresser dans son histoire. Il emportait partout avec lui un grand cahier à spirale sur lequel il avait inscrit au feutreCahier n° 1,laissant sous-entendre qu'il y en aurait d'autres. Je le voyais sans cesse le nez plongé dedans : dès le matin, sur la terrasse de sa maison, à la table de sa cuisine; je l'avais croisé plusieurs fois à une table d'un café du centre-ville, concentré sur son texte. Lui en revanche me voyait me promener, nager dans le lac, partir à la plage, faire de la course à pied. Le soir, il venait sonner à ma porte avec des bières fraîches. Nous les buvions sur ma terrasse, en jouant aux échecs et en écoutant de la musique. Derrière nous, le paysage sublime du lac et des palmiers rosis par le soleil couchant. Entre deux coups, il me demandait toujours, sans quitter des yeux l'échiquier:

— Alors, Marcus, votre bouquin?

— Ça avance, Leo. Ça avance.

Il y avait deux semaines que j'étais là lorsqu'un soir, au moment de manger ma tour, il s'arrêta net et me dit d'un ton soudain agacé :

— Est-ce que vous n'êtes pas venu ici écrire votre nouveau roman?

— Si, pourquoi?

— Parce que vous ne fichez rien, et ça m'énerve.

— Qu'est-ce qui vous fait croire que je ne fais rien?

— Parce que je le vois ! Vous êtes toute la journée en train de rêvasser, de faire du sport et d'observer la course des nuages. J'ai soixante-dix-huit ans, c'est moi qui devrais être en train de végéter comme vous le faites, alors que vous, qui en avez à peine plus de trente, vous devriez être en train de cravacher !

— Qu'est-ce qui vous énerve vraiment, Leo? Mon livre ou le vôtre? J'avais tapé dans le mille. Il se radoucit:

— Je voudrais juste savoir comment vous faites. Mon roman n'avance pas. Je suis curieux de savoir comment vous travaillez.

— Je m'assieds sur cette terrasse et je réfléchis. Et croyez-moi, c'est tout un travail. Vous, vous écrivez pour vous occuper l'esprit. C'est différent.

— Il avança son cheval et menaça mon roi.

— Vous ne pourriez pas me donner une bonne idée de scénario de roman?

— C'est impossible.

— Pourquoi?

— Elle doit venir de vous.

— En tout cas, évitez de parler de Boca Raton dans votre livre, je vous prie. Je n'ai pas besoin que tous vos lecteurs viennent ici faire le pied de grue pour voir où vous habitez.

Je souris et j'ajoutai :

— Il ne faut pas chercher l'idée, Leo. L'idée vient à vous. L'idée, c'est un événement qui peut se produire à tout moment.

Comment aurais-je pu imaginer que c'était exactement ce qui allait se passer au moment où je prononçais ces mots? Je vis au bord du lac la silhouette d'un chien qui vagabondait. Un corps musclé mais fin, des oreilles pointues et la truffe dans l'herbe. Il n'y avait aucun promeneur à proximité.

— On dirait que ce chien est seul, dis-je. Horowitz leva la tête et observa l'animal vagabond.

— Il n'y a pas de chien errant ici, décréta-t-il.

— Je n'ai pas dit que c'était un chien errant. J'ai dit qu'il se promenait tout seul.

J'aime énormément les chiens. Je me levai de ma chaise, mis les mains en porte-voix et sifflai pour le faire venir. Le chien dressa les oreilles. Je sifflai encore et il accourut.

— Vous êtes fou, grommela Leo, qu'est-ce qui vous dit que ce chien n'a pas la rage? À vous de jouer.

— Rien, répondis-je en avançant ma tour distraitement.

Horowitz mangea ma reine pour me punir de mon insolence.

Le chien arriva à hauteur de la terrasse. Je m'accroupis auprès de lui. C'était un assez grand mâle, au poil foncé, avec un loup noir sur les yeux et de longues moustaches de phoque. Il colla sa tête contre moi, je le caressai. Il avait l'air très doux. Je sentis immédiatement qu'un lien se créait entre lui et moi, comme un coup de foudre, et ceux qui connaissent les chiens savent de quoi je parle. Il n'avait pas de collier, rien qui puisse l'identifier.

— Avez-vous déjà vu ce chien? demandai-je à Leo.

— Jamais.

Le chien, après avoir inspecté la terrasse, repartit sans que je puisse le retenir et disparut entre des palmiers et des buissons.

— Il a l'air de savoir où il va, me dit Horowitz. Certainement le chien d'un des voisins.

 

Il faisait très lourd ce soir-là. Quand Leo repartit, on devinait, malgré l'obscurité, un ciel menaçant. Un violent orage ne tarda pas à éclater, projetant des éclairs impressionnants derrière le lac, avant que les nuages se déchirent et déversent une pluie torrentielle. Aux environs de minuit, alors que j'étais en train de lire dans le salon, j'entendis des jappements venant de la terrasse. J'allai voir ce qui se passait, et par la porte-fenêtre je vis le chien, le poil trempé et l'air misérable. Je lui ouvris et il se glissa aussitôt à l'intérieur de la maison. Il me regarda avec un air plein de supplication.

— C'est bon, tu peux rester, lui dis-je.

Je lui donnai à boire et à manger dans deux gamelles que j'improvisai avec des casseroles, je m'assis à côté de lui pour le sécher avec un linge de bain et nous contemplâmes la pluie qui ruisselait contre les vitres.

Il passa la nuit chez moi. À mon réveil, le lendemain, je le trouvai paisiblement endormi sur le carrelage de la cuisine. Je lui fabriquai une laisse avec de la ficelle, ce qui n'était qu'une précaution car il me suivait gentiment, et nous partîmes à la recherche de son maître.

Leo buvait son café sous le porche de sa maison, sonCahier n° 1ouvert devant lui à une page désespérément blanche.

— Qu'est-ce que vous fabriquez avec ce chien, Marcus? me demanda-t-il quand il me vit en train de faire monter le chien dans le coffre de ma voiture.

— Il était sur ma terrasse cette nuit. Avec cet orage, je l'ai fait rentrer chez moi. Je pense qu'il est perdu.

— Et où allez-vous?

— Je vais mettre une annonce au supermarché.

— En fait, vous ne travaillez jamais.

— Là, je travaille.

— Eh bien, n'en faites pas trop, mon vieux.

— Promis.

Après avoir mis une annonce dans les deux supermarchés les plus proches, j'allai me promener un moment avec le chien dans la rue principale de Boca Raton avec l'espoir que quelqu'un le reconnaîtrait. En vain. Je finis par aller au poste de police où l'on m'orienta vers un cabinet vétérinaire. Les chiens étaient parfois équipés d'une puce d'identification qui permettait de retrouver leur propriétaire. Ce n'était pas le cas de celui-ci et le vétérinaire fut incapable de m'aider. Il me proposa d'envoyer le chien à la fourrière, ce que je refusai, et je rentrai chez moi accompagné de mon nouveau compagnon qui était, je dois dire, malgré sa taille imposante, particulièrement doux et docile.

Leo guettait mon retour depuis le porche de sa maison. Lorsqu'il me vit arriver, il se précipita vers moi, en brandissant des pages qu'il venait d'imprimer. Il avait récemment découvert la magie du moteur de recherche de Google et tapait à tout-va les questions qui lui trottaient dans la tête. Pour un universitaire comme lui, qui avait passé une bonne partie de sa vie dans les bibliothèques à chercher des références, la magie des algorithmes avait un effet particulier.

— J'ai fait ma petite enquête, me dit-il comme s'il venait de résoudre l'Affaire Kennedy, en me tendant les dizaines de pages qui allaient prochainement me valoir de l'aider à changer la cartouche d'encre de son imprimante.

— Et qu'avez-vous découvert, professeur Horowitz?

— Les chiens retrouvent toujours leur foyer. Certains parcourent des milliers de miles pour retourner chez eux.

— Qu'est-ce que vous me conseillez? Leo prit un air de vieux sage :

— Suivez le chien au lieu de l'obliger à vous suivre. Il sait où il va, vous pas.

Mon voisin n'avait pas tort. Je décidai de détacher la laisse en corde du chien et de le laisser vagabonder. Il partit en trottant, d'abord près du lac, puis à travers un chemin pédestre. Nous traversâmes un terrain de golf et arrivâmes à un autre quartier résidentiel que je ne connaissais pas, bordé par un bras de mer. Le chien suivit la route, tourna deux fois à droite et finalement s'arrêta devant un portail derrière lequel je vis une maison magnifique. Il s'assit et jappa. Je sonnai à l'interphone. Une voix de femme me répondit et j'indiquai que j'avais trouvé son chien. Le portail s'ouvrit et le chien fila jusqu'à la maison, visiblement heureux d'être de retour chez lui.

Je le suivis. Une femme apparut sur le perron de la maison et le chien se précipita aussitôt sur elle dans un élan de joie. J'entendis la femme l'appeler par son nom. « Duke ». Les deux se firent toutes sortes de papouilles et j'avançai encore. Puis elle leva la tête et je restai stupéfait.

— Alexandra? finis-je par articuler.

— Marcus?

Elle était aussi incrédule que moi.

Huit ans après le Drame qui nous avait séparés, je la retrouvais. Elle ouvrit de grands yeux et répéta, s'écriant soudain:

« Marcus, c'est toi? »

Je restai immobile, sonné.

Elle courut jusqu'à moi.

« Marcus ! »

Dans un élan de tendresse naturelle, elle attrapa mon visage entre ses mains. Comme si, elle non plus, n'y croyait pas et voulait s'assurer que tout ceci était bien réel. Je n'arrivais pas à prononcer le moindre mot.

« Marcus, dit-elle, je ne peux pas croire que ce soit toi. »

 

*

 

A moins de vivre dans une grotte, vous avez forcément entendu parler d'Alexandra Neville, la chanteuse et musicienne la plus en vue de ces dernières années. Elle était l'idole que la nation avait attendue depuis très longtemps, celle qui avait redressé l'industrie du disque. Ses trois albums s'étaient écoulés à 20 millions d'exemplaires; elle se trouvait, pour la deuxième année de suite, parmi les personnalités les plus influentes sélectionnées par le magazineTimeet sa fortune personnelle était estimée à 150 millions de dollars. Elle était adorée du public, adulée par la critique. Les plus jeunes l'aimaient, les plus vieux l'aimaient. Tout le monde l'aimait, au point qu'il me semblait que l'Amérique ne connaissait plus que ces quatre syllabes qu'elle scandait avec amour et ferveur.A-lex-an-dra.

Elle était en couple avec un joueur de hockey originaire du Canada, Kevin Legendre, qui justement apparut derrière elle.

— Vous avez retrouvé Duke ! On le cherchait depuis hier ! Alex était dans tous ses états. Merci !

Il me tendit la main pour me saluer. Je vis son biceps se contracter tandis qu'il me broyait les phalanges. Je n'avais vu Kevin que dans les tabloïds, qui ne se lassaient pas de commenter sa relation avec Alexandra. Il était d'une beauté insolente. Plus encore que sur les photos. Il me dévisagea un instant d'un air curieux et me dit :

— Je vous connais, non?

— Je m'appelle Marcus. Marcus Goldman.

— L'écrivain, c'est ça?

— Exact.

— J'ai lu votre dernier bouquin. C'est Alexandra qui m'a conseillé de le lire, elle aime beaucoup ce que vous faites.

Je ne pouvais pas croire à cette situation. Je venais de retrouver Alexandra, chez son fiancé. Kevin, qui n'avait pas compris ce qui se passait, me proposa de rester pour le dîner, ce que j'acceptai volontiers.

Nous fîmes griller d'énormes steaks sur un barbecue gigantesque installé sur la terrasse. Je n'avais pas suivi les derniers développements de la carrière de Kevin : je le croyais toujours défenseur pour les Prédateurs de Nashville, mais il avait été recruté par l'équipe des Panthères de Floride durant les transferts estivaux. Cette maison était la sienne. Il habitait désormais à Boca Raton et Alexandra avait profité d'une pause dans l'enregistrement de son prochain disque pour venir lui rendre visite.

Ce n'est qu'à la fin du dîner que Kevin réalisa qu'Alexandra et moi nous connaissions bien.

— Tu es de New York? me demanda-t-il.

— Oui. J'habite là-bas.

— Qu'est-ce qui t'amène en Floride?

— J'ai pris l'habitude de venir ici depuis quelques années. Mon oncle habitait à Coconut Grove, je lui rendais souvent visite. Je viens d'acheter une maison à Boca Raton, pas loin d'ici. Je voulais un endroit calme pour écrire.

— Comment va ton oncle? demanda Alexandra. Je ne savais pas qu'il avait quitté Baltimore. J'éludai sa question et me contentai de répondre :

— Il a quitté Baltimore après le Drame.

Kevin nous pointa du bout de sa fourchette sans même s'en rendre compte.

— Est-ce que je rêve ou vous vous connaissez tous les deux? demanda-t-il.

— J'ai vécu quelques années à Baltimore, expliqua Alexandra.

— Et une partie de ma famille vivait à Baltimore, poursuivis-je. Mon oncle justement, avec sa femme et mes cousins. Ils habitaient le même quartier qu'Alexandra et sa famille.

Alexandra jugea bon de ne pas donner plus de détails et nous changeâmes de sujet. Après le repas, comme j'étais venu à pied, elle proposa de me raccompagner chez moi. Seul dans la voiture avec elle, je sentis bien qu'il y avait de la gêne entre nous. Je finis par dire :

— C'est fou, il fallait que ton chien débarque chez moi...

— Il s'enfuit souvent, répondit-elle. J'eus le mauvais goût de vouloir plaisanter.

— Peut-être qu'il n'aime pas Kevin.

— Ne commence pas, Marcus. Son ton était cassant.

— Ne sois pas comme ça, Alex...

— Pas comment?

— Tu sais très bien ce que je veux dire.

Elle s'arrêta net au milieu de la route et planta ses yeux dans les miens.

— Pourquoi tu m'as fait ça, Marcus?

J'eus de la peine à soutenir son regard. Elle s'écria :

— Tu m'as abandonnée !

— Je suis désolé. J'avais mes raisons.

— Tes raisons? Tu n'avais aucune raison de tout foutre en l'air !

— Alexandra, ils... Ils sont morts !

— Alors quoi, c'est de ma faute?

— Non, répondis-je. Je regrette. Je regrette tout.

Il y eut un silence pesant. Les seuls mots que je prononçai furent pour la guider jusque chez moi. Une fois arrivée devant la maison, elle me dit :

— Merci pour Duke.

— Ça me ferait plaisir de te revoir.

— Je pense que c'est mieux si on en reste là. Ne reviens pas, Marcus.

— Chez Kevin?

— Dans ma vie. Ne reviens pas dans ma vie, s'il te plaît. Elle repartit.

Je n'avais pas le cœur à rentrer chez moi. J'avais les clés de ma voiture dans ma poche et je décidai d'aller faire un tour. Je roulai jusqu'à Miami et, sans réfléchir, je traversai la ville jusqu'au quartier tranquille de Coconut Grove et me garai devant la maison de mon oncle. Il faisait doux dehors et je sortis de ma voiture. Je m'adossai contre la carrosserie et restai très longtemps à contempler la maison. J'avais l'impression qu'il était là, que je pouvais sentir sa présence. J'avais envie de retrouver mon oncle Saul, et il n'existait qu'un seul moyen pour y parvenir. L'écrire.

 

*

 

Saul Goldman était le frère de mon père. Avant le Drame, avant les événements que je m'apprête à vous raconter, il était, pour reprendre les termes de mes grands-parents,un homme très important.Avocat, il dirigeait l'un des cabinets les plus réputés de Baltimore, et son expérience l'avait amené à intervenir dans des dossiers célèbres à travers tout le Maryland. L'affaire Dominic Pernell, c'était lui. L'affaire Ville de Baltimore contre Morris, c'était lui. L'affaire des ventes illégales de Sunridge, c'était lui. À Baltimore, tout le monde le connaissait. Il apparaissait dans les journaux, à la télévision, et je me souviens combien, jadis, je trouvais tout cela très impressionnant. Il avait épousé son amour de jeunesse, celle qui était devenue pour moi Tante Anita. Elle était, à mes yeux d'enfant, la plus belle des femmes et la plus douce des mères. Médecin, elle était l'un des pontes du service d'oncologie de l'hôpital Johns Hopkins, l'un des plus réputés du pays. Ils avaient eu ensemble un fils merveilleux, Hillel, un garçon bienveillant et doté d'une intelligence hautement supérieure, qui, à quelques mois près, avait exactement mon âge et avec qui j'entretenais des liens d'ordre fraternel.

Les plus grands moments de ma jeunesse furent ceux passés avec eux, et longtemps la seule évocation de leur nom me rendit fou de fierté et de bonheur. De toutes les familles que j'avais connues jusqu'alors, de toutes les personnes que j'avais pu rencontrer, ils m'étaient apparus comme supérieurs : plus heureux, plus accomplis, plus ambitieux, plus respectés. Longtemps, la vie allait me donner raison. Ils étaient des êtres d'une autre dimension. J'étais fasciné par la facilité avec laquelle ils traversaient la vie, ébloui par leur rayonnement, subjugué par leur aisance. J'admirais leur allure, leurs biens, leur position sociale. Leur immense maison, leurs voitures de luxe, leur résidence d'été dans les Hamptons, leur appartement à Miami, leurs traditionnelles vacances de ski en mars à Whistler, en Colombie-Britannique. Leur simplicité, leur bonheur. Leur gentillesse à mon égard. Leur supériorité magnifique qui vous faisait naturellement les admirer. Ils n'attiraient pas la jalousie : ils étaient trop inégalables pour être enviés. Ils avaient été bénis par les dieux. Longtemps, je crus qu'il ne leur arriverait jamais rien. Longtemps, je crus qu'ils seraient éternels.

2.

Le lendemain de ma rencontre fortuite avec Alexandra, je passai la journée enfermé dans mon bureau. Ma seule sortie avait eu lieu dans la fraîcheur de l'aube pour un jogging au bord du lac.

Sans savoir encore ce que j'allais en faire, je m'étais mis en tête de retracer sous forme de notes les éléments marquants de l'histoire des Goldman-de-Baltimore. J'avais commencé par dessiner un arbre généalogique de notre famille, avant de réaliser qu'il fallait y ajouter quelques explications, notamment au sujet des origines de Woody. L'arbre avait rapidement pris l'allure d'une forêt de commentaires marginaux et je m'étais dit que, par souci de clarté, il valait mieux tout retranscrire sur des fiches. Posée devant moi, il y avait cette photo retrouvée deux années auparavant par mon oncle Saul. C'était une image de moi, dix-sept ans plus tôt, entouré des trois êtres que j'ai le plus aimés : mes cousins adorés, Hillel et Woody, et Alexandra. Elle avait envoyé une copie du cliché à chacun de nous et elle avait écrit au dos :

 

JE VOUS AIME, LES GOLDMAN.

 

À cette époque, elle avait dix-sept ans, mes cousins et moi en avions tout juste quinze. Elle avait déjà toutes les qualités qui allaient la faire aimer de millions de personnes, mais nous n'avions pas à la partager. Cette photo me replongeait dans les méandres de notre jeunesse perdue, bien avant que je perde mes cousins, bien avant que je devienne l'étoile montante de la littérature américaine, et surtout bien avant qu'Alexandra Neville devienne l'immense vedette qu'elle est aujourd'hui. Bien avant que l'Amérique tout entière ne tombe amoureuse de sa personnalité, de ses chansons, bien avant qu'elle ne bouleverse, album après album, des millions de fans. Bien avant ses tournées, bien avant de devenir l'icône que la nation avait attendue depuis si longtemps.

 

En début de soirée, Leo, fidèle à ses habitudes, vint sonner à ma porte.

— Tout va bien, Marcus? Je n'ai plus eu de vos nouvelles depuis hier. Avez-vous retrouvé le propriétaire du chien?

— Oui. C'est le nouveau petit copain d'une fille que j'ai aimée pendant des années. Il en fut tout étonné.

— Le monde est petit, me dit-il. Comment s'appelle-t-elle?

— Vous ne me croirez pas. Alexandra Neville.

— La chanteuse?

— Elle-même.

— Vous la connaissez?

Je partis chercher la photo et la lui tendis.

— C'est Alexandra? demanda Leo en la pointant du doigt.

— Oui. À l'époque où nous étions des adolescents heureux.

— Et qui sont les autres garçons?

— Mes cousins de Baltimore et moi.

— Que sont-ils devenus?

— C'est une longue histoire...

Leo et moi jouâmes aux échecs jusque tard ce soir-là. J'étais content qu'il soit venu me divertir : cela me permit de penser à autre chose qu'à Alexandra durant quelques heures. J'étais très troublé de l'avoir revue. Pendant toutes ces années, je n'avais jamais pu l'oublier.

Le lendemain, je ne pus m'empêcher de retourner à proximité de la maison de Kevin Legendre. Je ne sais pas ce que j'espérais. Sans doute la croiser. Lui parler encore. Mais elle serait furieuse que je sois revenu. J'étais garé dans un chemin parallèle à leur propriété, lorsque je vis du mouvement dans la haie. Je regardai attentivement, intrigué, et vis soudain ce brave Duke sortir d'entre les buissons. Je descendis de voiture et l'appelai doucement. Il se souvenait bien de moi et accourut pour se faire caresser. Une idée absurde me vint à l'esprit et je ne pus la refréner. Et si Duke était un moyen de renouer avec Alexandra? J'ouvris le coffre de la voiture, et il accepta docilement de monter. Il était en confiance. Je partis rapidement et rentrai chez moi. Il connaissait la maison. Je m'installai à mon bureau, il se coucha à côté de moi, et me tint compagnie pendant que je me replongeais dans l'histoire des Goldman-de-Baltimore.

 

*

 

La dénomination « Goldman-de-Baltimore » était le pendant de ce que nous étions, mes parents et moi, au regard de notre domiciliation : les Goldman-de-Montclair, New Jersey. Avec le temps et les raccourcis de langage, ils étaient devenus les Baltimore, et nous, les Montclair. Les inventeurs de ces appellations étaient les grands-parents Goldman qui, dans le souci de clarifier leurs conversations, avaient naturellement divisé nos familles en deux entités géographiques. Cela leur permettait de dire, par exemple, lorsque nous nous rendions tous en Floride où ils habitaient, à l'occasion des fêtes de fin d'année : « Les Baltimore arrivent samedi et les Montclair dimanche. » Mais ce qui n'avait été au début qu'une façon tendre de nous identifier avait fini par devenir l'expression de la supériorité des Goldman-de-Baltimore jusqu'au sein de leur propre clan. Les faits parlaient d'eux-mêmes : les Baltimore étaient un avocat marié à un médecin, et leur fils était dans la meilleure école privée de la ville. Du côté des Montclair, mon père était ingénieur, ma mère vendeuse dans la succursale du New Jersey d'une enseigne new-yorkaise de vêtements chics et moi, un brave élève du système public.